Clovis CORNILLAC
Théâtre

Les petites heures (1997)

Les Petites Heures, écrit en 1990, a d'abord été lu dans une version esquissée à la B. P. I. de Beaubourg par Redjep Mitrovitsa (dans le cadre de Théâtre Écriture Lecture de Théâtre Ouvert). Il a été publié en tapuscrit de Théâtre Ouvert, et, ensuite, chez Actes Sud-Papiers. A l'invitation de Alain Françon, qui pensait monter la pièce, nous avons travaillé, en 1993, pendant une semaine à Annecy et Chambéry avec Caroline Faro, Dominique Valadié, Jean-Quentin Châtelain et Redjep Mitrovitsa. Deux lectures ont été présentées au public à l'issue de cette semaine. La pièce a, par ailleurs, été travaillée dans des écoles de théâtre (chez Pierre Debauche ou à l'Espace 34), et également montée par de jeunes Compagnies (notamment à Caen, au Panta Théâtre, par Guy Delamotte).

Les Petites Heures a été remis en chantier en septembre 1996 avec Alain Françon et les quatre acteurs de la distribution. Il y a eu, tout au long de l'année, des temps de travail d'essai, d'esquisse, d'approche menées en relation avec Myriam Desrumeaux, Caroline Marcadé, Jacques Gabel... Avec la liberté qu'implique le fait de ne pas avoir à répéter très, vite un spectacle pour le présenter immédiatement. Le temps du travail et le travail du temps...

Dans la proximité que j'ai pu avoir avec cette recherche, j'ai été amené à réécrire (de plus en plus) la pièce. Non pas sur commande mais dans la tentative d'une écriture plus juste dans son rythme, parfois plus complexe. je me suis, par exemple, aperçu que j'avais voulu, parfois, dans la première version de la pièce, résoudre par avance ce qui est du domaine du jeu, de la mise en scène. Comme si il y avait une difficulté à concevoir que quelqu'un puisse prendre le relais... J'ai aussi tenté de lutter contre une certaine propension au commentaire, au redoublement, à l'insistance (là où l'écriture doit pouvoir rester, ouverte à cette possibilité de l'autre, de l'altérité, du théâtre... Laisser suffisamment de trous pour cela...)

En même temps, il ne s'agissait pas, pour moi, d'aller vers une supposée efficacité théâtrale. Paradoxalement, au contraire, c'est en allant davantage vers ce qui m'est le plus proche dans la pièce, en l'affirmant, que la théâtralité me semble être plus présente.

Eugène Durif


La critique

 

La scène s'ouvre sur une masure laissant à peine rentrer le jour, par une fenêtre à demi délabrée, une porte coulissante évoque la présence d'un jardin. Deux compagnons d'infortune s'y installent pour passer la nuit, l'un est poète, l'autre la brute, ou le bon sens un peu bourru. Excellent jeu de lumière, le jour se lève, surgissent deux jeunes filles, l'une écrit des romans d'amour, l'autre demeure plus proche de la réalité. Entre ces quatre personnages s'établissent des rapports plutôt ambigus, occupant la scène par couples ou en solitaires, les propos soulignent leur errances, l'humour à peine perceptible ne peut masquer le vide... la seule issue proposée.... la fuite. Une petite heure trente qui, malgré le talent des 4 acteurs, n'a pu m'emplir de bonheur.

Eliane Etile

 

Comme son titre, Les petites heures est une pièce riche et singulière. Dans un jeu fort et nuancé, les acteurs déroulent un tableau complexe de l'homme et des relations humaines. Tycho et Jim évoquent leur passé à l´hôpital. Deux "folies" avec leur logique, leurs points communs et leurs zones de divergences. Dans les pulsions de mort frénétiques de Tycho, comme dans la mélancolie silencieuse de Jim, la perte des repères mène à l'implacable monotonie du temps et de l'espace, où la fuite semble la seule alternative à l'aliénation totale. A l'opposé, Sarah et Alice trouvent leur fragile équilibre dans la permanence de l'espace de leur maison d'enfance et dans l'harmonie cyclique du temps qui les entoure. L'irruption de Jim et Tycho donne lieu au déroulement d'une journée particulière à quatre personnages où tout s'évoque et rien ne se passe. Le décor, la lumière et la bande son sont excellents; ils utilisent, tout en restant sobres, les possibilités techniques du Théâtre de la Colline pour évoquer à merveille le cycle du jour et de la nuit, tisser les liens de ce huis clos avec un vaste monde environnant. L'évocation de la folie ne me semble pas toujours empreintée de réalisme. Parfois les personnages verbalisent tellement bien l'enchevêtrement de leur souvenir, que leur folie devrait en guérir. Dans sa phrase obsessionnelle -"Couper la tête d'une alouette, devinette"-, Tycho module ses intonations, intègre ses tics dans son discours et interpelle le monde qui l'entoure. Il ne sombre pas dans l'aliénation de la répétition, comme c'est le plus souvent le cas de la folie banale. Mais la rigueur scientifique n'est en rien une obligation de la scène, et cela n'empêche en rien la finesse et la force des allégories. La pièce ne prétend pas délivrer un message, mais chacun peut y trouver les fils de sa folie ordinaire, de ses folies possibles. Dans l'écriture, la mise en scène et le jeu d'acteurs Les petites heures est une pièce de grande qualité, qui fait incursion dans une voie tout à fait pertinente et prometteuse pour le théâtre contemporain.

Daniel Vinar Ulriksen

 

L'ambiance, dans la petite salle de la Colline, s'installe : l'obscurité, soudainement rompue par l'entrée de deux êtres, l'un rampant au mur, muet, l'autre bavard. Il trouve la lumière. L'un s'installe, l'autre ne veut pas dormir, il ne veut pas se réveiller mort, et ne pas le savoir, alors il parle, il ressasse. Peu à peu on comprend qu'ils sortent d'un hôpital, on imagine qu'il s'agissait d'un internement, c'est intriguant. Deux femmes entrent, au petit matin, les maîtresses du logis. J'ai tenté de percer le mystère des relations, des rapports entre les personnages, ils ont partagé un temps, des moments de leurs vie, ces moments sont tout juste évoqués, effleurés (et pourtant j'ai la sensation qu'ils sont la clé, mais je n'ai pas saisi !). Jim, visiblement, le frère d'au moins l'une des filles, poète (mais l'est il réellement, ou en a t-il appris tellement, des poèmes?) Ticco, un compagnon de chambrée, ils viennent de sortir de l'hôpital et font halte dans "la maison" de Jim. Ils sont sorti, soit, mais où aller ? Ticco est extraverti, il veut passer, profiter, il parle; Jim, plutôt l'opposé, voudrait s'enfoncer dans un coin, se fondre dans le mur pour n'être agressé pas aucun regard. Parfois il m'a semblé qu'ils étaient tous enfermés, prisonniers d'eux même. En fait je n'ai pas compris grand chose, je me suis posée beaucoup de question sans en trouvé les réponses, je fus charmé par le décor et les lumières, mais le souffle de la poésie d'Eugène Durif, ne m'a pas transporté. Peut être que la méconnaissance de ses écrits m'a rendu le spectacle triste...

Anne-Catherine Etile

 

Jim, le frère, et Tycho, l'ami arrivent une nuit en titubant dans cette vieille grange de la maison d'enfance de Jim, Alice et Sarah. Un lieu un peu magique --- entre nature et maison. La nature y rentre par bribes de soleil et de lune, on aperçoit un arbre, des herbes. Mais le lieu est clos. Et vide. Vide, un grand vide entre ces êtres qui ne remplissent pas l'espace, qui ne parviennent pas à se rejoindre. Jim et Tycho, échappés de l'asile,"l'hôpital"; Alice et Sarah, restées dans la maison de l'enfance. Les fils ténus qui relient les trois frères et soeurs au passé ne leur suffisent pas à tisser des liens au présent. Tout juste parviennent-ils à regarder dans la même direction. Le passé. Et pourtant, ils me paraissent loin, ces êtres qui se débattent dans le vide, dans le froid de leur incompréhension, que je vois tout petits dans cette grange immense. Comme s'ils n'étaient pas de mon monde, comme si je les voyais à travers une vitre d'aquarium. Et ils me laissent ressortir étrangement épargnée.

Cécile Souche

 

Après quelques années en asile psychiatrique, Jim et Tyco arrivent de nuit chez les soeurs du premier. Moment de retrouvailles donc. L'occasion de renouer avec le passé. Mais rien n'y fera, et après maintes hésitations, ils repartiront comme il sont venus, dans l'ombre, aussi étrangers qu'à leur arrivée sur scène. En ce qui me concerne, j'ai vécu cette pièce de la même façon : tout aussi étranger à leur univers d'un bout à l'autre de la pièce. Même si je ne suis pas "rentré" du tout dans la pièce, j'ai en tous cas beaucoup apprécié la perfection des éclairages et des bruitages de l'aube au crépuscule de cette journée où rien ne se passe.

Claude Penn

 

Jim revient, accompagné de Tycho. Jim passe. Jim... Qui est Jim en fait ? La mémoire des deux soeurs (un écrivain en manque d'inspiration, et une neurasthénique) qu'il tente de retrouver, ou plutôt de ne pas retrouver ? Leur muse, leur raison d'être, de persévérer ? Ou alors, il est un poète maudit, un poète fou, un poète qui traîne sa folie Tycho derrière lui ? Une folie mal maîtrisée évidemment, dont les pulsions refoulées restent à fleur de discours, et qui le pousse à poursuivre sa route.
Je n'ai pas trouvé de réponse. Le texte semble reposer sur les difficultés de la communication, sur l'incompréhension générale entre des êtres qui n'ont pas plus de points communs, où chacun cherche ce qui est "derrière la fenêtre", derrière sa fenêtre. Il m'est resté hermétique, aussi hermétique que les quatre personnages (dirai-je trois ?) le sont entre eux. Ce sentiment s'est trouvé renforcé par le comportement singulier des deux soeurs, de la plus jeune surtout, qui n'offre pas un repère solide face aux incertitudes torturées du Janus

Jim-Tycho.

 

Bizarrement, par ses juxtapositions de personnages, de phrases, mais aussi par son utilisation incantatoire des paroles, ce texte m'a laissé un arrière goût de Ionesco.

David Souche

 

1997-1998 - Les petites heures - Pièce d'Eugène Durif - Mise en scène Alain Françon
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Fiche technique
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La critique

 

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